Il y a cinquante ans de cela, j'avais juste quinze ans. Après l'école, j'allais labourer. Là j'étais pour les betteraves. J'étais jamais à rien faire. Même le dimanche, on s'occupait des chevaux. Une après-midi, je m'en souviens, il était quatorze heures, c'est devenu noir. C'est tombé pendant deux heures.J'ai essayé de relever la charrue, qui s'était embourbée. Je me souviens, on n'avait pas de voiture, j'allais à pétroleuse par tous les temps. On le sentait, on se préparait pour, on avait toujours de quoi. Aujourd'hui, tout le monde a des voitures, on ne sent plus le temps. Ouais, en francs, ouais.
Avant, quand on voulait parler, on allait se voir, on discutait, aujourd'hui, il y a les téléphones portables. Le mien, il y a rien dedans, il est cassé, je paie une assurance d'un an, c'est des plateformes. On ne s'en sort plus. Une fois j'ai appelé, je me suis retrouvé à Cherbourg. Je paie une assurance, mais j'ai pas de téléphone.
Il est seize heures, il boit un rouge et l'autre une pression. Il y en a déjà un de payé. L'un parle haut, emplie le troquet, l'autre sourde, répond par mono-syllabes. Frais rasé, la coupe courte, poivrée. Le menton est bas, le front dans la connivence. Dessus les verres plats, l’œil pétille. Ces dames ont le petit jaune et la teinture vive.
Un à un, les cheveux gris passent le seuil, des yeux cherchent une place, un ami s'installant pas trop loin de l'autre, au cas où. Au cas où elle sera à être payée.
La solitude, même colorée, est un moment qu'on repousse le plus tard possible dans la journée.

