lundi 9 septembre 2013

Un cailllou dans la bouche





Bien sûr qu'il savait parler, petit. Mais ce n'est qu'il y a peu qu'il s'était rendu compte. S'en était rendu compte. Ces premiers mots raisonnés, ordonnés de pensées, il les avait articulés, il les avait appris avec des mots de colère qui n'étaient pas les siens. Une colère qui n'était pas la sienne. Une colère qui l'effrayait. Alors les premières années il ne s'en était pas servi. Il garda encore quelques années ce langage intelligible et utilitaire, ce langage inintelligent. Avec ses mots. Jouer Manger Pisser Fatigue Dormir.
Puis, progressivement, il apprit à les enrober. Car il faut bien parler, car il faut bien échanger. Il faut bien grandir. Il apprit à les enrober, un peu comme des friandises. Enrobés de mots-sucrettes ou de voix douce. Il ne voulait pas qu'on les entende, ceux de colère, qu'ils s'attachent dans le pavillon de ceux qui les entendaient comme ils s'étaient incrustés dans le sien. Qu'ils marquent ailleurs comme ils l'avaient marqué. Il avait appris à parler avec des mots de colère. De là lui venait certainement la sienne.
Pour mieux les enrober, mais aussi tuer le temps en ouvrant ses tripes et les étaler, faire durer jusqu'à, jusqu'à ce que, il s'était mis à lire. Non pas, à dévorer des livres. Il apprit comment on met un mot plutôt qu'un autre, comment on omet un mot, comment on commet poliment. Alors sa voix prit d'autres mots, et en même temps qu'il enrichissait son vocabulaire, il grandissait ses pensées. Seulement il n'y avait personne derrière le livre pour répondre à ses questions. Il n'y avait personne pour écouter cette voix qui s'assourdissait.
Pour autour, c'était un gentil garçon qui marmonnait au lieu de parler. De toute façon, il n'avait rien d'intéressant à dire. Qu'aurait-il pu bien avoir à dire, de toute façon. Lire Manger Pisser Asperges Dormir. Peu grand chose de plus, de plus il n'était pas drôle. Cette voix s'assourdissait et butait, trébuchait comme si elle rencontrait des nids de poules dans l'air. C'était un garçon monocorde. On pensait bien qu'il ne pensait rien.
Puis, progressivement, la colère le prit l'enroba. Car elle était toujours présente. Car il faut bien vider. Lorsqu'elle fut trop présente, si présente qu'il n'entendait plus qu'elle, il essaya de lui parler. Il lui parla, mais avec cette voix là, elle ne l'entendit pas. Alors il prit ses propres mots à elle, alors elle l'entendit. Et se fâcha derechef. Elle se fâcha si fort qu'elle s'imprima sur lui, en lui. Elle était devant lui, elle était dans sa bouche, dans la vibration de ses cordes. Était la vibration de ses cordes. Tant et tant qu'il ne pouvait ouvrir la bouche sans qu'elle soit avec lui. Même si les lèvres closes, on ne voyait rien. Rien ne transperçait. Que la colère en dedans. Il tenta de s'écarter d'elle. S'en écarta. Crut s'en écarter.
Fit un pas dans le silence. Y retrouva les mots calmes qui seyaient à l'apparent calme de sa personne. Olympien disait-on. A connaître un peu les mythes grecs, ce n'est pas l'adjectif qu'il eut choisi lui-même. Les histoires de leurs dieux et héros ne découlent généralement pas d'une conduite ataraxique.
Que peuvent construire colère et silence ? Quel enfantement d'homme à venir ? En colère et silence. Il s'immergea dans les mots à éjaculer précocement des phrases noyées. Des saisines, des saisies brutes sur lesquelles se râper. Dans lesquelles se noyer comme dans de la sciure. Jusqu'à ce que de la bouche pleine et pâteuse plus rien n'en sorte, n'en puisse sortir. Que plus rien n'emporte. Sa voix prit encore un octave et un peu d'air. Lèvres plus fines encore.
Et encore un peu. Apprendre à respirer. Lentement. Que la respiration soit aussi douce que ces mots-sucrettes. Que la peau râpée de la voix se lisse comme l'apparence calme. Pour qu'aucune colère ne puisse remonter du larynx en s'y accrochant. Pour qu'aucune colère ne puisse redescendre en lui rencontrer et raviver la sienne. Qu'elle ne batte pavillon noir, gangrène noire partie de l'oreille, partie dedans. Un trait de lèvres légèrement retroussé.
Expirer, ne plus en être bousculer du corps des autres. Inspirer, ne pas en être ni miroir ni carnation. N'en être plus tambour, résonance où l'autre battre propre sa voix, laisser prendre prise à sa propre colère. Nulle prise. L'on comprend de moins en moins qu'il n'est pas uniquement de caractère fort que chez celui qui gueule fort. Mais la facilité raccourcit. La facilité de suivre un schème commun d'accords sans concevoir qu'il y a justement de la faiblesse dans la nécessité de devoir gueuler pour se faire entendre. Qu'il y a faiblesse à partir de l'instant où la voix se doit d'imposer le mot par le ton et sa tenue. Qu'il y a faiblesse lorsque le mot ne se tient plus. Le mot sait se suffire.
Lui bannit ces mots-là, ces tons-là. Du moins tente. Apprendre à parler, c'est apprendre à respirer. Peu à peu il respire, et à voir peut-être seulement cette palpitation trachéenne. Il ne sait pas, il ne peut pas tout effacer, tout gommer, tout lisser, mais c'est l'épaisseur du souffle qui tamponne. Il s'épaissit. Ainsi perdit-il certaines parts de ce que certains nomment cœur. Pierre friable. Pierre sans avis. Pierre. A décocher des regards de l'autre comme des coups de pied. Il en faut bientôt plus pour le bouger. L'inertie concède une force.
Dans ce trait de lèvres, l'on pouvait y voir le caractère de la résignation, alors que l'on n'entendait l'abnégation. Sur les lèvres lisses l'autre veut y lire, y mire son propre atavisme. Il y pose ses propres mots, les laisse l'emporter lui-même dans les lettres de son propre caractère, il s'emmène seul ce faisant, se prête à lui-même, lui prête ses colères, ses contradictions. Le garçon ne répond, ne rend, ne donne, ne prend la mouche, lui laisse sa merde. L'apprentissage du langage par des mots de colère inculque mieux la force du verbe et celle du silence. Il n'y avait plus de brèche en lui pour la colère de l'autre. Il s'épaissit.
Il n'y avait aussi plus de brèche en lui pour l'amour de l'autre. Plus de fissures si lui-même ne s'ébréchait. Alors lorsqu'il répondit en silence aux mots mièvres et couchés de son père. Et lorsque son père reçut le silence plutôt qu'une mascarade de gratitude pour sa carte, il ne l'appela toujours pas. Irresponsable du pouvoir des mots, ce dernier clôtura la mémoire de la naissance de son fils d'une lettre d'adieux, de reproches étouffés, de souvenirs mal placés. Toujours d'un seul côté. Il vit encore ce qu'il avait envie de voir, dit ce qu'il avait envie d'entendre. Il enverrait quand même un pécule de sa retraite pour le tout-petit, car il restait grand-père, même sans le voir.
L'homme se facilitait encore la tâche. Il n'avait pas vraiment le désir d'entendre, seulement sa propre colère, celle qu'il prêtait aussi à son fils. Lequel échangea une latitude contre une autre. Ne joua pas le jeu qu'il n'avait pas choisi. Il prit le combiné résoudre la colère de l'homme. On ne peut exiger entendre la voix de l'un sans se donner la peine de s'adresser à lui. Il lui enroba une journée pleine, un temps pressé, compressé d'impératifs, s'excusa un peu, piqua un peu sa réaction, lui rendit la dérision qu'elle n'avait pas.
Il avait appris à parler avec des mots de colère qui n'étaient pas les siens. Il apprit à répondre à la colère des siens. Il apprit à leur rendre sans y adjoindre de valeur ajoutée, sans surenchère. A l'autre de reprendre sa propre colère. Sa propre colère et la force de ses propres mots. La colère s'en revient toujours d'où elle part. Cette façon irritait, on lui prêtait tout : lâcheté, fuite, faiblesse, transparence. Néanmoins lui était debout et regardait. Lui n'avait plus besoin de gueuler.
Elle était là pourtant, dans sa gueule, la colère. Sous-jacente. Latente. Elle était là mais il n'avait besoin de l'envoyer dans la gueule des autres. Il n'avait pas besoin du miroir de l'autre pour s'y confronter, pour l'affronter. Elle redescend toujours. Elle descend toujours s'asseoir sur sa pierre. Mais il n'avait plus besoin de fronde pour la jeter. Sa force conservée lui permettait à lui de se dresser. Et de muer en roc un caillou.


 

4 commentaires:

  1. il en est des colères comme des mots :
    difficile de juger de leur vérité, de leur fiabilité.
    Les contradictions des unes répondent aux concordances des autres,
    leurs silences sont leur immoralité.

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  2. "leurs silences sont leur immoralité."

    Après tout
    l'un l'autre
    l'un de l'autre
    ne sont que du
    vent

    quelques brassées
    remuantes
    coincées entre des spasmes
    de matière grise
    de cellules et d'eau

    leurs silences
    sont des pluies.

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  3. Réponses
    1. (c'est qu'on en est plus à se conter fleurette... ;) )

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